« L’autobiographie n’est pas un devoir de mémoire, c’est un désir de mémoire. » Ces quelques mots de l’écrivaine Irène Frain1 illustrent avec justesse les appels que je reçois en tant que biographe : « Nous aimerions que nos grands-parents vous racontent leur vie pour en faire un livre. Nous ne connaissons que quelques bribes de leur histoire. » Ou bien « Mes proches me demandent souvent de leur faire le récit de ma jeunesse, il parait que c’est un roman ! »
Les histoires d’Hervé, Gino, Jean, Nathalie, Yvonne…
Depuis que j’écris pour les autres, on me raconte chaque jour de nouvelles histoires, toutes savoureuses, aucune superflue. Que ces histoires nous plongent dans une vie aventureuse ou dans le quotidien des jours, au cœur de l’Histoire ou d’une vie plus discrète, chacune d’elles est un trésor pour les proches. Je pense à Hervé2, qui a vécu la guerre d’Algérie et qui n’en avait encore jamais parlé à ses enfants ni à ses petits-enfants, pressentant leur besoin de savoir. Je pense à Gino, qui a voulu que sa famille n’oublie jamais ses origines italiennes, lui qui a fui la misère de sa Sicile natale pour en retrouver une autre dans les mines de charbon en Belgique. Je pense aussi à Jean, fils de paysans bretons devenu ouvrier dans l’agroalimentaire et qui a pris conscience qu’il pouvait prendre son destin en main le jour où il a fait grève pour obtenir un meilleur salaire. Et puis à Nathalie, qui a subi des violences conjugales, et qui aimerait tant que ses filles comprennent ce qu’elle a vécu. Et enfin à Yvonne, chez qui on est médecin depuis l’arrière-grand-père, et qui avait envie de témoigner de leurs valeurs communes d’engagement.
Ce désir de mémoire s’ancre dans un désir de transmission entre les générations. Il y a la crainte qu’un pan de l’histoire familiale ne disparaisse si ce travail biographique n’est pas réalisé à temps. Il y a aussi le fort besoin de savoir ce qui a été vécu avant soi, et que cela subsiste après soi.
Transmettre un passé qui parle encore aux proches
Faire écrire son histoire par une biographe cela permet également – comme on le fait rarement avec les siens – de relire sa vie dans la continuité et sans jugement, de tisser des liens entre les événements et de prendre conscience de son vécu. Mais faut-il tout dire à tout prix ? Si le travail biographique est fait avec sincérité et authenticité, le livre qui sera écrit saura toucher son but : transmettre un passé révolu, mais un passé qui parle encore aux proches et qui traverse les époques, et confier le témoignage d’une vie parfois bousculée dont les leçons tirées pourront être utiles à tous.
Certaines familles ont cette tradition de laisser des écrits à chaque génération, s’inscrivant dans une lignée, quand d’autres découvrent à la faveur d’un article de presse ou d’un reportage l’existence de la biographie familiale. Il n’est pas rare que ces derniers ressentent alors tout à coup une urgence de savoir, de connaitre leurs origines ou de les confier, goûtant alors à ce puissant et fédérateur « désir de mémoire ».
- Écrire est un roman, Irène Frain, éd. du Seuil, 2023
- Tous les prénoms ont été modifiés.