Article de Cécile Dalla Zuanna, Écrivain Biographe à Lyon, dans le Rhône et l’Ain.
Pourquoi parlons-nous si peu de l’essentiel ?
Dans les récits de vie, on se précipite souvent sur les tempêtes : les ruptures, les échecs, les voyages qui bouleversent tout. On valorise l’action, le spectaculaire, le visible. Mais une vie, c’est aussi des silences, des gestes qui ne font pas de bruit. Des matins sans histoire, des soirs qui s’enchaînent, des moments où rien ne se passe — sinon ce bonheur tranquille d’exister, simplement, ensemble.
Les câlins : des histoires sans mots
Victor Hugo l’avait pressenti : « La tendresse, c’est l’éternité qui commence et qui finit par un baiser. » Mais, comment écrire un câlin ? Une pression des bras, un souffle contre l’épaule, une seconde où le temps s’arrête. Chaque étreinte est une déclaration d’amour silencieuse, un refuge où l’on se reconnaît sans avoir besoin de se regarder. On dit « Je t’aime » avec une main dans les cheveux, un rire étouffé dans le cou, une larme essuyée du pouce. Une odeur de lessive ou de tarte aux pommes. Ce sont des phrases sans verbe, des histoires sans intrigue, mais qui disent tout.
Le biographe, chasseur de l’invisible
Au début d’une biographie, il m’est arrivé d’entendre : « Je n’ai rien pas grand-chose d’intéressant à dire » Pas de combat, pas de performance, juste des instants ordinaires. Pourtant, c’est là que se cache l’essentiel. Le biographe devient un passeur. Sa mission est de capter l’invisible et de lui donner une voix. La tendresse ne se raconte pas, elle se vit — mais elle mérite qu’on en parle, justement parce qu’elle échappe aux mots.
Un devoir de délicatesse
Dire, raconter, écrire, c’est prendre le risque de tout gâcher, de ne pas trouver le bon terme. Les mots pourraient réduire à rien ce qui, justement, ne tient pas dans les mots. Comment dire l’essentiel sans le vider de sa magie ? La vie, dans ce qu’elle a de plus vrai, se joue souvent dans l’entre-deux, là où les mots manquent, au royaume des sensations et des émotions. Et c’est peut-être pour cela qu’on hésite à en parler. Pour écrire la tendresse, la plume doit être légère et délicate afin de ne pas la rendre trop ordinaire, alors qu’elle est, au contraire, ce qui nous sauve de l’ordinaire.
L’art de voir l’extraordinaire dans le normal
Un câlin, c’est une île où l’on se retrouve, sans carte ni boussole, juste avec la certitude d’être à la bonne place. Et si le plus difficile n’était pas de vivre des choses extraordinaires, mais de reconnaître l’extraordinaire dans ce qui semble normal ? La tendresse, après tout, est cette lumière discrète qui éclaire nos jours — sans qu’on ait besoin de la nommer pour la sentir.