Un article de Jean-Louis Milcent écrivain biographe en Alsace et en Lorraine.
On écrit — ou l’on fait écrire — son récit de vie par un écrivain biographe, le plus souvent pour raconter et transmettre son histoire personnelle, avec ses moments de joie comme ses périodes les plus sombres.
Partager son histoire avec un écrivain biographe offre souvent au narrateur l’occasion d’évoquer des épisodes douloureux ou tragiques de son existence. La parole se libère, les souvenirs remontent, parfois longtemps après les faits.
Mais une question surgit rapidement : peut-on tout dire et tout écrire dans une biographie ?
A-t-on le droit de porter des accusations, de dénoncer, de dévoiler et de rendre publics les noms de personnes qui nous ont fait du mal ?
Lorsque les faits sont établis et reconnus — par exemple à la suite d’une décision de justice, d’une confession ou d’un témoignage écrit et public — les propos rapportés relèvent de l’information. En revanche, rapporter des accusations non prouvées expose l’auteur à des poursuites pour dénonciation calomnieuse ou diffamation.
Une écriture à deux voix
Écrire une biographie est toujours une démarche à deux. Le narrateur confie son histoire ; le biographe l’écoute, la structure et la met en forme, mais lorsque celui-ci comprend que le projet consiste essentiellement à dénoncer des personnes ou à régler des comptes, il peut légitimement refuser de porter par écrit des affirmations réputées injurieuses, immorales ou diffamatoires et, le cas échéant, se retirer du projet.
Le biographe n’est pas seulement un rédacteur : il est aussi un professionnel responsable de ce qu’il accepte de mettre par écrit.
Le danger des conflits en cours
À titre personnel, je refuse d’écrire sur des situations de crise encore en cours : divorce, séparation, conflits familiaux. Dans ces moments de tension, les émotions sont à vif et les paroles peuvent dépasser la pensée. Or, les paroles s’envolent, les écrits restent. Un texte rédigé dans un contexte conflictuel peut, un jour, se retourner contre celui ou celle qui en est à l’origine.
Publier, c’est changer de dimension
Lorsque la biographie est destinée uniquement au cercle familial, les risques sont généralement limités, mais dès lors que le narrateur envisage une diffusion plus large — publication, vente ou distribution publique — la situation change.
L’auteur peut être de bonne foi, mais en citant une personne identifiable, il s’expose à d’éventuelles poursuites. Il est bon de rappeler qu’en matière de diffamation, une personne peut être considérée comme identifiable même si son nom a été modifié, dès lors que le contexte permet de la reconnaître.
Le droit à l’image et le respect des personnes
La création d’une biographie peut également soulever des questions liées au droit à l’image et au respect de la vie privée. Photographies, témoignages ou anecdotes impliquant des tiers doivent être utilisés avec prudence, en particulier lorsque le livre est destiné à une diffusion publique.
Le droit à l’image permet à toute personne de s’opposer à la captation, à la conservation, à la reproduction ou à l’utilisation de son image.
Dire la vérité, oui — nuire, non
Écrire sa vie est souvent un acte libérateur. Mettre des mots sur son histoire permet de mieux comprendre son parcours et de transmettre une mémoire, mais une biographie n’est ni un tribunal ni un règlement de comptes. Le rôle du biographe est aussi d’aider le narrateur à trouver les mots justes : ceux qui permettent de raconter la vérité de son vécu sans porter atteinte inutilement aux autres.
Chacun a le droit d’écrire ou de faire écrire son récit de vie, mais ce droit doit s’exercer avec responsabilité.